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chronique publiée dans la revue COMMposite, automne 2001

chronique et dégénérative du livre

Houellebecq, pour qui se prend ce mec?


Houellebecq
Preambule. D'ordinaire, on veut trouver dans une critique l'envie de lire qui n'est pas en nous, on veut être incités, attisés, priés. On nous propose souvent un livre comme un bien qu'on n'a pas encore consommé. Personnellement, je suis formé à une autre école, et prends pour acquis que je m'adresse à des passionnés. Je formule alors mon opinion comme si une bonne partie des gens qui regarderont cet article avaient déjà lu le bouquin en question, ou s'ils ne l'ont pas fait ils rouvriront ce journal le moment venu. Autrement, je ne pourrais pas quitter le niveau précaire d'une présentation publicitaire d'un roman, pour atteindre le riche niveau du débat. Donc, n'attendez pas que cet chronique vous incite, d'autant plus qu'elle dresse un bilan plutôt négatif des réussites esthétiques du livre.

Venons-en aux faits, Houellebecq, c'est qui ce mec? Cultivant l’image du type qui écrit ce qu'il pense et qui censure tout ce qui est politiquement correct en lui, Michel Houellebecq laisse sortir son dégoût, son mépris, sa haine même. Bref, il ne mâche pas ses idées. Ça donne des bouquins, et l'immense polémique qui les entoure.

Son troisième, paru quelques mois avant "les événements du 11", jette de l’huile sur le feu et relance la controverse aiguë qui s’est formée autour de l'auteur. Cette "Plateforme" (-programme?) commence avec une impression "étrangement" camusienne, avec un personnage principal pour lequel les rites de passage et le quotidien ont la même importance, nulle pour être plus précis. Le défi de l'auteur, qu'il essaie de relever moins contre les lecteurs que contre lui-même, c'est d'établir a quel point on peut rester intéressant alors qu'un spleen profond vous fouille les viscères de l'intellect.

Après avoir enterré son père comme avoir changé de ligne de métro, sans préavis, on retrouve le personnage en train de déambuler au pays des Thaïs. C'est là le premier tri pour les vrais bibliovores, car le texte manque de cohérence, la seule qu'on peut lui accorder étant l’homogénéité dans la lassitude du personnage à appréhender la vie. Ainsi, le lecteur moyen a l'impression que les morceaux ne s'imbriquent pas, et une fois ratée l'unité des chapitres, il a le sentiment d'avoir perdu son temps.

Houellebecq s'essaie dans une veine branchée au cathéter de la littérature postmoderne qu'est la démonstration de la littérature par la réduction à l'absurde de ses thèmes. Des bordels asiatiques l'action passe sans trop de soucis dans la vie du yuppie parisien, du côté obscuro-misérable de celle-ci. Intéressant à noter, une dizaine de pages de cette partie valent 3 bons cours de Communication organisationnelle.

Mais de nos jours moment de lecture doit rimer avec esquive de l'effort. Et quel meilleur alibi pour le lecteur moderne afin de s'y soustraire que de lire une critique négative avant de s’attaquer au dénommé livre? Peut-on s'enthousiasmer quand même pour des choses qu'on nous propose d'emblée comme ennuyantes? Il se peut bien que oui; la lecture de "Platforme" nous entraîne dans un détachement "qu'on sent insuffisant" pour reprendre une formule du texte, et cela devient vraisemblablement le moteur de notre intérêt à la poursuivre. Le personnage principal se cherche une protection contre ses compagnons de voyage en se barricadant derrière des best-sellers; pour boucler le circuit du livre dans la nature, on s'imagine bien en train de parcourir "Platforme" pendant les vacances, afin de faire écran contre "les autres".

Malgré l'apparente désarticulation du texte, on peut détacher une opposition directrice: le sexe par le tourisme d'un côté, la religion et l'aliénation de l'autre. L'auteur affirme : "Le seul jeu qui reste aux adultes est le sexe (et l'écriture, M. Houellebecq?) ... S'il n'y avait pas le sexe, en quoi consisterait la vie?" Le tourisme sexuel est vu comme le moyen idéal pour apaiser les tensions sociales entre pays et les tensions sexuelles qui s'accumulent dans la société occidentale aliénée.

Côté religion, c’est l'Islam qui fait le gros méchant, et c'est là que l'intérêt du livre prend son envol. Si vous voulez une critique réelle (ne pas confondre avec juste) de l'islam, et non pas une stigmatisation de ses élucubrations fondamentalistes, vous devez être prêts à trouver caché derrière Houellebecq le mépris occidental majoritaire. Si l'occident est parvenu à composer sans sa religion, pour quoi montrerait-il tant de respect envers une autre forme de mystique moyenâgeuse qui, en plus, s'avère dangereuse? Ne serait-il pas faux et hypocrite de surcroît, ce respect? Je le soupçonne.

Il me semble aussi que l'amour de dieux doit absolument passer par l'agressivité. Le prosélytisme et la propagande, l'obscurantisme et l'endoctrination représentent les conditions nécessaires d’une religion en bonne santé. Et l'agressivité physique n'est plus qu'à un seul pas des autres acharnements. Regardez un peu vers l'Inde, le sourire de ce bonhomme drôle et boursouflé, joyeux et bien en chair, qu'est Bouddha, est en train de perdre du terrein devant le sérieux ridicule s'il n’était si nocif de l'intransigeance obscurantiste de l'Islam.

La joie et la paix, l'Islam les refuse en ce monde; sa sévérité, ridicule pour ceux qui peuvent se tenir encore hors de sa portée, est au fond très inquiétante. Je n'ai pas encore entendu des voix athées arrivant du monde islamique, et cela me paraît pour le moins bizarre. À part Salman Rushdie, protégé par le MI5 britannique depuis une vingtaine d'années, et dont la critique est efficace mais limitée aux seuls l'humour et à la diatribe malicieuse, qui d’autre a pu élever la voix pour qu'elle devienne publique à l'aide d'un raisonnement philosophique? Quant à nous, l'hémisphère chrétien, pour une société qui déconsidère autant sa propre religion, il me semble hautement hypocrite cet effort de respect pour l'Islam.

Le christianisme est devenu depuis un bon moment le paillasson de l'âme en l'Occident. D'où alors cette considération vaine qu'on retrouve dans les discours médiatiques ? Je peux comprendre qu'un Occidental soit gêné de critiquer ouvertement l'Islam dans son fondement religieux même, ce qui me paraît étrange est le manque complet des voix athées du monde arabe.

Quand Houellebecq témoigne que "l'Islam est la religion la plus con" on a tendance à dire qu'il exagère: pour un angoissé comme Houellebecq toutes les religions sont bidon - mais en même temps l'esprit occidental est poussé à cautionner les mépris qui ne reposent sur aucun autre fanatisme. Et l'auteur de "Plateforme" est certainement arrivé a un état de désenchantement existentialiste qui ne permet ni même l'ombre d'un fanatisme.

Si un roman est moyennement écrit mais qu’il soulève des controverses valides, peut-on malgré tout le considérer comme un bon roman? À vous de trancher.

Tinel Nedelcu