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Après la corde, le câble ?

Avez-vous saisi le dérapage ou bien êtes-vous en train de glisser, vous aussi?


La bonne vieille logique est en train de nous quitter. Elle s'en va sans crier gare avec les transformations que nous opérons en vertu de cette nouvelle vision égalitaire du monde.

Cette logique dernier cri de la non violence m'apparaît pour le moins étrange, et quand l'ONU parle de sanctionner les Israéliens pas parce qu'ils font la guerre mais, tenez-vous bien, parce qu’ils répondent aux pierres palestiniennes de manière disproportionnée, on croirait assister à une séance de Gestalt thérapie: du moment que la haine existe, pour quoi ne pas la laisser sortir?

On se bat ? Aucun problème, du moment que les deux camps sont à armes égales.... Les chars juifs contre les pierres jihadiennes, quelle horreur! Alors que des Kalashnikovs arabes contre des Uzi ultra-orthodoxes, on commence déjà à entendre raison. Je ne suis pas du tout pour le monopole de la force (n'avez-vous jamais l'impression de sentir le souffle glacial des anti-missiles américains dans votre cou?) mais parfois la notion d'égalité a un air un peu penché.

Et si parfois le manque de bon sens nous frappe à coup d'incongruités évidentes, en bien des occasions la raison est empoisonnée sournoisement, dans un flot d'événements plus spectaculaires qui drainent un cortège de changements anodins en apparence seulement. C'est la deuxième fois que le grand public est informé de la possibilité pour des individus mis en examen d'être jugés depuis leur cellule.

Admettons que pour les motards arrêtés il y a peu de temps les raisons invoquées (leur nombre et leur menace) étaient censeés rendre envisageable une telle solution. Mais pour le petit groupe de 5 activistes antimondialisation arrêtés jeudi le 19 Avril à Québec, qui étaient en possession de bombes lacrymogènes et de battes de baseball et accusés de complot en vue de perturber le Sommet des Amériques, leur comparution par vidéo au Palais de Justice de Québec me semble suffisamment explosive pour mériter quelques lignes.

C'est encore un constat sur le numérique qui rentre à grands pas dans notre quotidien, en détournant notre perception de la normalité. Comparaître de sa cellule par vidéo, est-ce juste? Après la corde, le câble? Et la presse dans tout ça? Branchée bien à l'aise dans sa rédaction respective? La presse écrite deviendra-t-elle la chroniqueuse du petit écran?

Et mes petites questions, réflexes acquis dans un monde orwellien, se bousculent d'une manière involontaire: est-ce que les condamnés ont le droit de voir les juges? Ou bien entendent-ils seulement le son de leur voix, impersonnel diffuseur de décisions impartiales? Est-ce que ces voix sont filtrées pour donner un caractère martial à ces séances vidéo?

Et si le détenu a droit à l'image de ses juges, les juges ont -ils droit à une petite mise en scène, une dernière retouche de maquillage? Combien de temps va-t-il encore falloir pour que des espaces publicitaires viennent pimenter l'échange démesurément manichéen des question-réponses? Je suis allé trop loin, vous allez me dire. Pourvu que ça reste seulement dans mon imagination.

Quant à la responsabilité individuelle face au délit commis, c'est une autre paire de menottes. Si même la justice commence à être masse-médiatisée, l'illusion de la fiction guette chaque séquence diffusée entre les protagonistes de l'acte pénal. Aux oubliettes, la solennité d'une salle de tribunal...

Bien installés dans leur cellules d'arrêt (sur image) préventif, la télécommande à la main, devrons -nous prochainement imaginer le prévenu en train de baisser ou de monter le volume ( de sa morale), ou la couleur et l'éclat de ce qu'il a fait? Enfin, si tout devient image, qui osera encore s'arroger l'exclusivité du vécu ? Moi, au juste, je n'en ai aucune idée.

Tinel Nedelcu, Montréal 28 Avril 2001