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La communication comme échec



Supposons que la communication est l’appel de l’Altérité, le besoin de l’Un de s’ouvrir vers l’Autre, de partager une perception quelconque. Supposons également que l’Autre est là, à portée de voix, en train de vivre les mêmes choses que l’Un.

Malgré une injustifiable foi dans la réciprocité des perspectives, les deux ressentent l’impression que quelque chose échappe à l’autre, que les deux sont les dépositaires du produit de leur personnalité, d’un petit plus qui les singularise. Seulement, cette unicité ne peut exister qu’en étant affichée et reconnue, confrontée et validée par l’autre. D'où l'envie de s'ouvrir en l'ouvrant.

Le véhicule de prédilection de cette « différence à offrir à tout prix » est le langage. De ce point de vue, en lui-même, le besoin de parler témoigne d’un échec – partiel du moins – de la communion, c’est-à-dire de la mise en commun spontanée et naturelle du contexte d’interaction. On peut encore vivre les mêmes choses, mais jamais de la même manière.

Et cela reste valide même pour les contre-exemples. (Elle et Lui devant un magnifique coucher du soleil. Après de longues minutes de silence et de communion Il ressent le besoin d’une communication : « C’est beau, hein ? » Par inertie, même s’Il sait pertinemment que cette fois-ci Il n’a aucunement produit une perception unique, différente, Il ne peut pas ne pas prendre le risque d’ébrécher cette communion par l’immixtion de son unicité dans un tout qui était complet sans elle. « Ah, ça… rien à dire. » lui répond Elle. Elle a la bonne réaction, mais, pour l’exprimer, faut-il encore qu’elle contrarie cette symbiose en usant encore du langage : ce Janus – juge et inculpé. Ainsi, Ils construisent un moment moins parfait, mais plus peuplé.)

Mais qu’en il y a-t-il de la communication verbale ? La communication verbale peut, à son tour, être vue comme un échec partiel. Communiquer par la parole peut être vu, en partie, comme l’incessante tentative de pallier à sa propre imperfection, et comme l’adéquation des mots au réel détourne imparablement nos intentions vers le comment de la communication, cette définition de l’acte d’énonciation prend le dessus sur les autres intentions du locuteur.

Le levier de la communication verbale est toujours d’ordre méta. Son moteur se trouve moins dans l’impulsion de partager des idées que dans la sensation que la parole doit venir remédier une non compréhension immédiate des choses et des situations. Mais la parole n’est qu’une attelle fracturée : née d’un besoin d’épauler l’envie de se faire comprendre par l’autre, la parole se donne comme structurellement infirme. Avant même d’avoir prononcé un mot, on doit envisager et composer avec son plus que probable échec partiel.

Demandez à deux personnes qui déclarent s’entendre parfaitement : ils vont vous avouer que leur connivence s’établit par delà les mots qu’ils s’échangent, car ils comprennent les choses communes en deçà des mots.

Le moteur de la parole naît au moment et à l’endroit même de son ratage. On peut toujours rafistoler notre intention d’origine. On peut rapiécer à volonté nos idées. La parole n’est qu’un moyen de fortune, c’est pour cela que notre discours sort bancal sur les portes de l’usine de la langue. Pendant qu’on le conçoit, on le répare déjà. C’est dire la qualité du matériel… On ne se déclare content de cette approximative construction que lorsque on transforme cette usine en atelier d’artiste, et on se donne comme norme le flou et l’imprécis.


Tinel Nedelcu